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samedi 1, octobre 2022

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture: «Cette restitution n’est pas une fin en soi. C’est le début d’un nouveau chemin.»

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Aaron Akinochohttps://aaronakinocho.com
Journaliste spécialisé sur les questions de développement. Passionné de lecture et de culture de générale. Traverse la vie au gré des rencontres, des bons mots et des éclats de rire.

Quadragénaire en tailleur et Baskets, le regard vif et le sourire facile, Rima Abdul Malak est le nouveau visage de la culture en France. Celle que les médias décrivent comme une “grande bosseuse” ou “celle qui murmure à l’oreille du président”, a été récemment nommée ministre de la Culture dans le gouvernement Borne. Cosmopolite, grande passionnée d’art et de littérature, celle qui assume fièrement ses racines libanaises et son “identité heureuse” revendique son statut de “victoire de l’immigration” et son désir de construire un partenariat d’égal à égal avec les autres nations. En prélude au voyage du président français Emmanuel Macron à Cotonou, la nouvelle patronne Rue de Valois s’est confiée à Comprendre.media. Elle aborde avec simplicité et sans langue de bois des sujets comme la restitution des œuvres d’art au Bénin, la nécessité d’un travail sur la mémoire pour bâtir une relation apaisée entre l’Afrique et la France, ses ambitions à la tête de son ministère, ou encore le rôle de l’art et de la culture dans la construction d’un nouveau regard de l’Afrique sur la France et vice-versa.

Propos recueillis par Aaron Akinocho

La ministre française de la Culture, Rima Abdul Malak. (crédit: LIA MANCINI/PANORAMIC/BESTIMAGE)

Comprendre.media: Quels sont vos objectifs en matière de rayonnement culturel de la France à l’international durant votre mandat ?

Rima Abdul Malak: Ce qui m’importe après deux années durant lesquelles la pandémie du Covid a fermé les frontières, rendu difficile les déplacements et les coopérations, c’est de redynamiser toutes nos relations d’amitié et de coopération entre la France et les pays partenaires. Mais cet effort doit se concevoir dans un esprit de dialogue et de partenariat d’égal à égal. C’est pour cela que je ne suis pas très à l’aise avec le mot rayonnement que vous avez employé. Je considère que la France n’est pas un grand soleil qui envoie ses rayons pour éclairer le monde. La France est un partenaire qui se tient à côté d’autres partenaires de manière égale et équitable et elle doit puiser aussi dans la force de ses partenaires pour renouveler sa propre politique culturelle et sa propre manière de vivre la culture, notamment pour la jeunesse.

Le continent africain, par exemple, est un continent jeune, c’est un continent où la francophonie de demain s’écrit et se vit. Si on pense à la langue française, son avenir, son épicentre, il est ici, sur le continent africain. On a donc beaucoup à apprendre de la force et de la créativité des jeunes générations africaines. C’est donc un dialogue d’égal à égal que je veux construire.

La France est un partenaire qui se tient à côté d’autres partenaires de manière égale et équitable et elle doit puiser aussi dans la force de ses partenaires pour renouveler sa propre politique culturelle et sa propre manière de vivre la culture, notamment pour la jeunesse.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

Je pense qu’il y a aussi d’autres territoires dans le monde où la France doit être présente dans ce type de partenariats. En Asie, en Amérique latine, dans les pays du monde arabe, notamment. Il faudra mener des actions en tenant compte de notre politique en France pour l’apaisement des mémoires, puisque tout est lié. Notre politique à l’international et notre politique à l’intérieur de la France sont liés. Ce qu’on construit à l’international fait sens aussi chez nous.

La ministre française de la Culture, Rima Abdul Malak, visitant la fondation Zinsou à Ouidah. (Crédit photo: fondation Zinsou)

C.M: Vous entendez mettre en œuvre la politique d’apaisement des mémoires initiée par le Président Emmanuel Macron. Concrètement, comment comptez-vous vous y prendre ?

RAM: Cette politique est très importante et il y a eu des pas historiques sous le précédent quinquennat que ce soit vis-à-vis du Rwanda, de l’Algérie, du Bénin ou d’autres pays.

La culture a évidemment toute sa part dans ce travail d’apaisement des mémoires. Je suis persuadée que par l’art, la littérature, le cinéma, la culture au sens large, on arrive à évoquer ces sujets que parfois les mots, les discours politiques ont plus de mal à évoquer. Il y a une manière plus poétique, si je puis dire, de penser ses plaies et de panser ses plaies. Et ce sont les artistes qui tiennent un peu cette clé de nos imaginaires, et qui peuvent nourrir, apaiser ces derniers et les dépasser par quelque chose de plus que nous qui est l’art. C’est pourquoi je crois beaucoup à la place de la culture dans ce travail.

Nous avons aussi un rôle d’ouverture des archives pour les historiens. C’est ce qui a été fait pour le Rwanda et l’Algérie.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

Par ailleurs, le ministère de la Culture est aussi celui des archives, et on l’oublie trop souvent. Nous avons aussi un rôle d’ouverture des archives pour les historiens. C’est ce qui a été fait pour le Rwanda et l’Algérie. Ces ouvertures anticipées des archives, permettent de regarder notre histoire en face, d’aller chercher cette vérité historique qui parfois manque ou n’est pas assez connue. Faire travailler les historiens sur ce passé est aussi notre rôle en tant que ministère de la Culture. Puis, il y a ce vaste sujet des restitutions qui me tient très à cœur et qui fait partie, pour moi, de ce travail de reconnaissance et d’apaisement des mémoires.

Il importe de regarder dans quels cas et comment, sur des œuvres très symboliques, très importantes pour certains pays, on peut, engager ce travail de restitution. En France, il y a une particularité, c’est que nos collections sont inaliénables. Cette inaliénabilité fait qu’on ne peut pas retirer de nos collections une œuvre pour une restitution sans passer par la loi. Il y a eu une étape historique de franchie sous l’impulsion du président de la République, mais aussi grâce au travail colossal qu’a mené ma prédécesseure, la ministre Roselyne Bachelot. Nous avons pu faire adopter une loi pour faire cette restitution des 26 œuvres du trésor d’Abomey et du sabre d’El Hadj Omar au Sénégal. Et ce texte a été adopté à l’unanimité à l’Assemblée nationale, ce qui est vraiment historique.

C.M: Cette restitution a  marqué l’action culturelle du premier quinquennat. Quelle sera donc la suite de cette action d’envergure?

RAM: Cette restitution n’est pas une fin en soi. C’est le début d’un nouveau chemin, qui est aussi un chemin de coopération, d’exposition, de circulation des œuvres, de construction d’un projet commun. Ce projet ne s’articulera pas uniquement autour du patrimoine et des musées, mais aussi autour des industries créatives, du cinéma, de la musique. Donc la restitution est une étape historique, symbolique, et elle ouvre la voie à d’autres projets.

C.M: Que répondez-vous à ceux qui croient, des deux côtés de l’océan, que rien de bon ne peut sortir de ce travail d’apaisement des mémoires et qu’il vaudrait peut-être mieux laisser les choses comme elles sont ?

RAM: Le président de la République a employé les bons mots quand il a dit « Ce n’est pas une politique de déni, ce n’est pas non plus une politique de repentance, c’est une politique de reconnaissance. » Et ce mot, la reconnaissance, est essentiel.

On doit faire ce travail qui consiste à regarder l’histoire en face et reconnaître les plaies qu’elle comporte, les douleurs héritées de ce passé, et leur place dans nos corps, dans nos mémoires, dans nos vies d’aujourd’hui, dans la vie de notre jeunesse.

je suis persuadée que dans dix, vingt, trente ans, la restitution de ces 26 œuvres, et leur exposition auront un impact.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

Il faut ensuite essayer de construire un dialogue nouveau à partir de cette connaissance et de cette reconnaissance. C’est un travail à la fois historique et artistique. C’est un travail de dialogue, de construction de projets. C’est un travail et comme tout travail, il sera long. On n’en verra pas les fruits tout de suite en trois, six mois, mais je suis persuadée que dans dix, vingt, trente ans, la restitution de ces 26 œuvres, et leur exposition auront un impact.

On voit déjà le succès de l’exposition Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui : de la restitution à la révélation. Je pense que tout le public béninois et africain qui verra ces œuvres, se réappropriera une part de son histoire. Ça fait partie de ce chemin d’apaisement des mémoires et de construction d’un dialogue nouveau, qui est long. Il aboutira à un nouveau regard que la France portera sur le continent africain et que le continent africain aussi portera sur la France.

Entretien avec Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture (crédit: (Crédit photo: fondation Zinsou)

C.M: Vous parliez tantôt d’acte fort en évoquant le vote à l’unanimité par le Parlement de la restitution des œuvres au Bénin et au Sénégal. Le contexte actuel en France, avec une majorité relative au parlement pour le président Macron, permettra-t-il de reproduire cette performance, ou l’exécutif devra-t-il revoir ses ambitions à la baisse sur ce dossier?

RAM: Je veux croire que c’est encore possible d’aller plus loin, puisque nous travaillons actuellement sur ce que pourrait être une loi-cadre, donc un texte général qui fixe une doctrine et des critères pour les restitutions futures. Dans quelles conditions, dans quels cas et selon quels critères on pourrait déroger à l’inaliénabilité des oeuvres, pour pouvoir les restituer. On est en train d’y travailler et on va le faire avec l’ensemble des députés, des sénateurs. Je veux croire qu’on arrivera à un moment donné à un consensus et à un travail abouti. On fait notre maximum pour y arriver en tout cas.

La culture, c’est exactement ce qui peut nous réunir et nous aider à nous connaître.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

C.M: On assiste actuellement à une poussée de fièvre anti-française sur le continent africain, comment la culture peut-elle contribuer à calmer les choses ?

RAM: La culture, c’est exactement ce qui peut nous réunir et nous aider à nous connaître. Et le faire par la musique, la littérature, le théâtre ou l’art contemporain, par la création donc, c’est la meilleure manière de briser la glace et de se rapprocher autour d’émotions communes. Je crois beaucoup à ça. Au-delà des valeurs, de l’histoire, des connaissances et des savoirs, il y a l’émotion. Et quand l’émotion est présente autour d’une œuvre, d’une musique ou d’un texte, ça nous réunit sans qu’on ait à le dire. Je crois également aux échanges qui peuvent être développés : les résidences d’artistes, les projets co-construits, les échanges entre conservateurs de musée, experts du patrimoine, entre professionnels de la culture en général. Une fois qu’on aura développé et injecté ces échanges, je suis sûre que ça rejaillira sur l’ensemble de la société.

Il y a cette force chez le peuple français d’être cette terre d’accueil et d’être cette terre de solidarité. Il ne faut pas qu’on l’oublie même si aujourd’hui, il y a un extrémisme de droite, un repli sur soi et un nationalisme qui montent.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

C.M: Votre parcours semble la preuve vivante de l’influence bienfaisante des échanges, puisque vous êtes bi-nationale, immigrée, et désormais ministre. Comment parvient-on à une “identité heureuse” dans la France d’aujourd’hui?

RAM: Quand je suis venue en France, j’avais souvent l’impression que la part libanaise de mon identité n’était pas la bienvenue. J’ai subi du racisme et j’ai entendu des propos racistes très régulièrement. Mais j’ai aussi vu en France énormément d’accueil, de bienveillance, de solidarité. Quand ma famille est arrivée du Liban avec cinq valises, il y avait beaucoup de Français qui nous ont aidés, comme j’ai vu récemment beaucoup de Français aider les Ukrainiens qui arrivaient, fuyant la guerre, avec, parfois, encore moins de valises que nous.

Il y a cette force chez le peuple français d’être cette terre d’accueil et d’être cette terre de solidarité. Il ne faut pas qu’on l’oublie même si aujourd’hui, il y a un extrémisme de droite, un repli sur soi et un nationalisme qui montent. Pour autant, ça reste une minorité de la population puisqu’il y a toujours cette force de l’hospitalité et de l’accueil que nous devons continuer à cultiver. C’est ce qui m’a portée et m’a permis d’année en année de trouver cet apaisement intérieur entre toutes les composantes de mes origines et de mes identités.

Je veux qu’on puisse déployer un programme de soutien à tous les métiers qui valorisent l’excellence de la main que nous avons en France.

Rima Abdul Malak, ministre française de la Culture.

J’ai pu aussi me rendre aux Etats-Unis et vivre ce que c’est que d’être à la fois libanaise et française dans un endroit comme New-York où l’on se sent aussi très bien accueilli, car c’est une ville de cosmopolitisme et d’immigration. Au retour en France, j’ai été forte de l’ensemble de ces parcours et c’est une richesse. Je me sens aujourd’hui 100 % française avec cette pluralité dans mon parcours.

Rima Abdul-Malak, ministre française de la culture. (Crédit: AFP)

C.M: Ceci est votre premier poste ministériel, quelle sera votre méthode ?

RAM: Ma méthode se construit tous les jours avec une équipe formidable qui est à mes côtés. Je tiens à ce que tout se construise dans le dialogue, l’échange et l’écoute. Donc, il faudra d’abord écouter beaucoup avant de prendre des décisions. Ensuite, je tiens à un mot qui est : l’expérimentation. Je ne peux pas arriver et avoir déjà un plan défini dans les moindres détails. Je pense qu’il y a énormément de choses qu’on doit expérimenter avant de décider de les mettre en œuvre de manière certaine ou durable. On doit explorer de nouvelles manières de travailler, de nouvelles idées. Peut-être que ce ne sera pas de bonnes idées, in fine, mais il faut commencer par les tester quelque part.

CM: Si on ne devait retenir qu’une seule action de votre passage à la tête du ministère de la Culture, laquelle voudriez-vous que ce soit ?

RAM: Une seule chose, c’est difficile. Mais il y a un sujet sur lequel je veux lancer un plan nouveau : les métiers d’art et les métiers du patrimoine. Et comme je suis au Bénin qui est aussi une terre d’artisanat, c’est ce qui me vient à l’esprit.

Je veux qu’on puisse déployer un programme de soutien à tous les métiers qui valorisent l’excellence de la main que nous avons en France. Valoriser tous ces savoir-faire, toutes ces traditions et toute cette créativité d’aujourd’hui, autour de centaine de métiers qui sont les métiers du patrimoine, les métiers d’art et d’artisanat. J’aimerais bien arriver à porter ce projet pour aussi susciter des vocations chez les jeunes, car ce sont vraiment des métiers d’avenir pour eux.

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